Category: Le 1er chapitre de mes livres

Le Livre des âmes (5 tomes)

Bethany – t1

Elle

 L’an 1071

Comme chaque matin, la jeune fille déambulait sans but précis. Depuis la mort accidentelle de ses parents dans l’incendie de leur petite maison, elle faisait jour après jour le même trajet, peut-être dans l’espoir de les voir apparaître.

Dans ce petit village de pêcheurs perché à la pointe ouest au bord de la mer d’Iroise, on avait l’habitude de la voir marcher vers nulle part, les yeux perdus dans le vide. Son père avait été pêcheur, comme la majorité des hommes ici et sa mère vendait des fleurs des champs sur la place. Ils étaient heureux. Elle ne manquait de rien… avant.

Maintenant, l’orpheline habitait seule, à l’écart dans la forêt. Les enfants avaient peur d’elle, alors ils lui jetaient des cailloux et parfois même s’aventuraient plus près pour tirer sur les jupons souillés de sa robe. Elle n’avait pas été préparée à cette situation.

Que la Vie était injuste !

Demain allait être un jour important : l’anniversaire de sa naissance en ce monde cruel et sans compassion. Elle n’avait rien demandé à personne, pourtant elle devait faire face. Personne ne se souciait de cette journée particulière qui s’annonçait, chacun était trop occupé à essayer de vivre cette période du mieux qu’il pouvait.

Les temps étaient rudes. C’était une belle époque pour la Mort, elle était fort occupée. Tandis que la Vie si fragile se battait pour s’affirmer.

Il pleuvait lorsqu’elle rentra chez elle.

Une fois par an, la jeune fille rendait hommage à ses parents. Elle allait vers la falaise et y jetait un bouquet de fleurs rouge et bleu. Ces mêmes fleurs des champs que sa mère aimait tant, puis elle restait là attendant une réponse qui ne viendrait jamais.

Une fois par an, elle savait où aller, d’un pas décidé, la tête haute.

Sur l’horizon, les premiers rayons du soleil se profilaient, laissant s’échapper du sol gorgé par la pluie de la veille… une brume épaisse. Elle arriva au bord de la falaise et s’arrêta, son bouquet dans les mains. Un beau jour s’annonçait, une belle commémoration. Elle leva ses bras vers le ciel et ferma les yeux. Elle leur parlait, leur souhaitant la paix dans l’au-delà. Peut-être que les villageois avaient raison, qu’elle était devenue folle depuis leur mort. Certains devenaient fous pour bien moins que cela.

Elle rouvrit les yeux en souriant et elle prit son élan, car comme chaque année le bouquet devait atteindre la mer, elle y tenait beaucoup. Son pied gauche se détacha du sol, de toutes ses forces elle lança son offrande vers les flots qui venaient mourir au pied des rochers. L’orpheline souriait toujours lorsque son pied glissa et qu’elle perdit l’équilibre. Elle ne tenta même pas de se raccrocher à la vie.

À vingt-deux ans, le jour de son anniversaire, son existence dénuée de sens bascula dans le vide de la haute falaise près de la forêt. Elle n’avait pas voulu cela, elle avait glissé.

Le Champs des Loups – t2 (sorti février 2017)

Claudia – Les ‘nouvelles’ du Livre des âmes

Le boulevard Royet est l’artère principale de la ville. Tel un système sanguin, toutes les rues y mènent d’une manière ou d’une autre, un peu comme à Rome ! Sauf qu’ici la ville est plus petite, provinciale et huppée. Posséder une maison en ces lieux reflète un niveau de vie élevé. Tous les jeunes cadres de la métropole voisine qui n’ont pas les moyens d’y habiter viennent s’y réfugier.

Il fait bon vivre à Rain City. Les Royet l’ont nommée ainsi, car le jour où ils ont décidé que c’était ici que naîtrait leur ville, il pleuvait. Ils ne savaient pas, car ils venaient du nord, qu’il pleuvait rarement plus de dix jours par an dans ce sud si convoité.

Douze mètres quatre-vingts, c’est exactement l’espace qui sépare chaque platane. Cela donne une régularité à la rue. Ils ont été plantés au temps des pionniers, ceux des temps modernes ; la ville n’a que vingt ans. On trouve tout ce dont on a besoin sur ce boulevard, excepté des immeubles.

Ici, les constructions ne font pas plus de deux voire trois étages. Monsieur Royet sénior l’a voulu ainsi pour sa ville. Hélas pour lui, il n’a pas eu le temps de voir le développement spectaculaire de l’endroit qu’il a créé. Son fils Steve a repris le flambeau après sa mort brutale et tragique un soir de juin, quelques années plus tôt. Il a épousé Claudia après leur rencontre il y a cinq ans. Il n’a pas su résister à ce visage si parfaitement symétrique, encadré de sa belle chevelure noire. Un simple sourire rehaussé de ses yeux noisette avait suffi pour qu’ils s’unissent. Ce qui la fit craquer elle, fut en premier lieu la gentillesse de l’homme, car elle prêtait plus d’attention à ce qui venait du plus profond des gens ; ensuite bien entendu, sa grande taille, son allure athlétique et ses traits fins l’aidèrent à prendre rapidement une décision. Elle était venue de la métropole pour fuir le bruit, la pollution et la surpopulation de cet endroit en pleine expansion ; elle n’y retourna jamais.

Depuis, ils gèrent ensemble une agence immobilière située exactement au milieu du boulevard, au numéro 75, à la vue de tous et de toutes parts : la place la plus stratégique ! Comme beaucoup de magasins et afin de garder une harmonie visuelle, la façade est faite de marbre blanc non poli. L’enseigne au-dessus de l’entrée « Royet Immobilier » a été peinte à la main : bleue sur un fond crème.

Claudia est responsable du portefeuille « Location ». Elle a suivi des études supérieures commerciales. Rien ni personne ne lui résiste quand il s’agit de conclure une affaire et de faire signer un bail. Il faut ajouter que l’agence a l’exclusivité en ville, ce qui aide beaucoup à ses très bons résultats. Mais Claudia ne profite pas de ce monopole pour augmenter ses tarifs ou les loyers, car les choses se font presque d’elles-mêmes.

Au moment où je vous parle, vingt-deux maisons et dix-huit appartements, dont deux lofts, sont à louer.

L’agence est décorée avec goût. Lorsque vous y pénétrez, une odeur de fleurs fraîchement coupées vous envahit ; une musique ni trop haute ni trop basse vous apaise. Quelle que soit la clarté du jour ou de la fin d’après-midi, des appliques renvoient une luminosité naturelle. Tout est fait pour vous sentir bien, tout a été calculé à cet effet. Dans cette pièce unique ouverte au public, trônent trois bureaux : en face de l’entrée, celui de la secrétaire et standardiste Angeline ; sur sa droite, celui de Claudia et de l’autre côté, celui de son époux. L’espace est suffisamment grand et si bien agencé que, lorsque vous discutez avec l’un ou l’autre, les conversations restent confidentielles.

Tout a été prévu !

L’agence ouvre ses portes tous les jours de la semaine, sauf les dimanches et lundis. Ces jours-là, le couple se repose ou s’octroie un petit week-end en amoureux dans leur maison sur les rivages de l’Atlantique, à deux heures de route d’ici.

 

Les Ombres s’amusent (nouvelle)

Bonjour, je m’appelle Louie, avec un E, petite coquetterie de mes parents, mais qui a son charme auprès des filles. J’ai vingt-huit ans. Le bel âge me direz-vous !

Il y a deux ans, je roulais sur l’autoroute menant vers Namur au guidon de ma Harley. Je me sentais invincible, beau et en vie.

Le poids lourd aussi roulait, mais beaucoup plus vite que moi. Peut-être qu’il ne m’a pas vu… Moi, pourtant si grand. Alors, j’ai glissé d’abord sous sa calandre et il a commencé à freiner, j’ai vu son attelage se déporter sur la droite. J’ai cru qu’il nous libérait, ma Harley et moi. J’ai lâché prise et les roues de son engin m’ont balloté de gauche à droite et vice versa. Je ne suis pas capable aujourd’hui de vous dire combien de temps cela a duré, mais je suis toujours là.

Bonjour, je m’appelle Louie, je roule maintenant en chaise adaptée à mes besoins. Je suis le pensionnaire peut-être à vie de cette maison de vie et de rééducation parce que j’ai cru être invincible, mais je n’étais qu’invisible.

Ma vie a changé, je vois les choses sous un angle différent et j’ai besoin des autres pour la plupart de mes gestes quotidiens, mais je ne perds pas espoir qu’un jour je puisse de nouveau glisser sur un autre genre de deux roues. Le chemin sera long, mais je garde le sourire, j’ai tout mon temps.

Ma vie se résume ainsi, le matin c’est le moment des soins, de l’endurance et de la souffrance. L’après-midi lorsque tout est calme, je glisse dans le dédale de couloirs de cet établissement pour explorer le sous-sol. Pourquoi ? Je ne sais pas, je suis irrésistiblement attiré sous terre.

Lorsque vient le soir, on nous installe, mes compagnons et moi dans la salle commune de télévision. Là, je peux me dire que j’ai eu de la chance, certains ont rencontré des obstacles bien plus gros que moi.

Mes parents et mon ex-petite amie, car je l’ai libérée de cette contrainte, me rendent visite chaque dimanche lorsque le temps est au beau fixe. Ce jour-là, pas de soins, pas de pleurs, juste le bonheur de les voir. Souvent, ils m’emmènent loin de cet endroit et je me mets à rêver que ma vie aurait pu être différente, mais c’était sans compter sur ce camion rempli de bière qui m’a percuté un autre dimanche sur l’autoroute E411. Je n’avais jamais entendu parler des cervicales C3, 5 ou autres. Maintenant, je ne les sens plus, alors n’en parlons plus.

Je ne suis ni fâché contre le chauffeur ni avec le destin, c’est ainsi cela devait arriver. Il me suffit de revoir mes plans, de les ajuster et tout ira bien.

Souvent le jeudi midi, on nous sert des pommes de terre, à toutes les sauces. J’aime les sauces. Mon aide-soignant Henri, un peu moins, car j’ai encore des difficultés à trouver le chemin de ma bouche sans en mettre partout. Lui aussi ne perd pas espoir que les choses s’arrangent.

Les médecins et kinésithérapeutes disent que je m’en sors très bien, une rééducation longue certes, mais au bout peut-être une demie-autonomie retrouvée.

Depuis une année maintenant, j’explore donc les sous-sols. C’est vous dire à quel point ici, c’est grand. Ils y entreposent tellement de choses, il y a tellement de portes à pousser. Cela dit, je n’ai pas encore trouvé de cadavres ou de salles de tortures. Elles, ils les ont mises au premier étage. Je les visite chaque matin ou presque.

Aujourd’hui, il pleut.

Les Imhumvamps – Trilogie

Le Miracle – T1

Mon pied me faisait souffrir et j’ignorais où j’étais.

Je me redressai sur mon lit et avançai ma main à tâtons jusqu’à la table de chevet, avec l’espoir d’y trouver une lampe qui me permettrait de me repérer. Par bonheur, elle fonctionnait. Certes, la lueur de l’ampoule n’était pas très forte, néanmoins, je me rendis compte que je n’étais pas chez moi.

La douleur était lancinante, elle remontait à présent le long de ma cheville. Une petite croûte fine s’était formée sur le dessus de mon pied. Que m’était-il arrivé et pourquoi étais-je là ? J’essayai de me souvenir, mais les dernières 24 heures étaient confuses. J’étais comme dans un brouillard, je ne me rappelais vraiment de rien ! Ma vision s’habituait peu à peu à la faible lumière ; je commençai à parcourir la pièce du regard. Les meubles étaient anciens, je distinguais une armoire et un secrétaire d’une certaine époque. Laquelle ? Mystère… Le lit dans lequel je me trouvais était grand, bien plus grand que le mien. Il s’agissait d’un lit à baldaquin, orné de tentures bordeaux. Plus je regardais autour de moi, plus l’angoisse m’envahissait. J’essayai alors de me lever, mais je n’en avais pas la force. Je ne portais pas mes vêtements habituels, seulement une longue chemise de nuit blanche. Cela ne faisait qu’amplifier mon angoisse : j’avais sans doute été victime d’un accident, mais dans ce cas, pourquoi n’étais-je pas dans un hôpital ? J’étais plutôt d’un naturel confiant, prête à suivre n’importe qui dans la rue, mais là, c’était un peu trop, j’avais de quoi m’inquiéter. J’essayai de raisonner calmement. Surtout, ne pas paniquer. J’évaluais toujours la situation, lorsqu’on frappa à la porte. La personne entra sans attendre ma réponse. Je remontai machinalement les couvertures jusqu’à mon menton.

— Bonsoir, mademoiselle.

Je balbutiai un bonjour méfiant. L’homme était grand et n’avait rien d’un aide-soignant, il était vêtu comme un majordome. Son regard était noir, effrayant.

— Je vous apporte votre potage, annonça-t-il le plus naturellement du monde.

— Pourriez-vous… ?

— Monsieur ne tardera pas à rentrer, je lui dirai que vous voulez le voir.

Je fronçai les sourcils, un tas de questions surgirent.

— Je vous remercie, mais… où suis-je ? Depuis combien de temps suis-je ici et pourquoi ?

— Vous êtes arrivée cette nuit avec Monsieur. Vous avez une sonnette ici, en cas de besoin.

Il désigna un petit pompon en velours rouge sorti d’un autre temps. Il parlait bizarrement. J’étais de plus en plus inquiète.

— Pourrais-je avoir un téléphone ? Ma famille doit s’inquiéter, je dois absolument les prévenir. Et d’abord, qui est « Monsieur » ? Que s’est-il passé ?

Je frôlais l’hystérie. Lui restait impassible et ne répondait à aucune de mes questions.

— Appelez-moi si nécessaire, conclut-il.

— Mais répondez-moi, bon sang !

Peine perdue… Il posa le plateau sur une petite table disposée près de la porte et sortit en verrouillant derrière lui.

Je devais me lever, sortir d’ici coûte que coûte. Pour quelle raison me retenait-on prisonnière ?

Je tentai à nouveau de me redresser, mais je me sentais très faible. Je réussis enfin à m’asseoir sur le bord du lit. Mes pieds ne touchaient même pas le sol. Et pas de trace de mes vêtements ! Pourtant, je devais les trouver si je voulais partir d’ici. Poser le pied par terre s’avéra un vrai supplice. Je marchai doucement vers la fenêtre en m’aidant des meubles pour soulager ma douleur. Un peu d’air frais me ferait le plus grand bien, cela m’aiderait à y voir plus clair. Les tentures, assorties au lit, étaient très belles, très lourdes, faites de velours comme on n’en trouve plus de nos jours. Je me positionnai entre les draperies, les mains à hauteur de mon visage et je découvris petit à petit un paysage merveilleux auquel je ne m’attendais pas. Le soleil était couché, mais des lumières éclairaient le jardin avec goût. En tout cas, ceci confirmait que je me trouvais dans un château. Le mobilier, les jardins… le doute n’était plus permis. Je voulus ouvrir la porte-fenêtre : elle était verrouillée. Je laissai donc les rideaux entrouverts. La lumière qui pénétrait dans la chambre apportait un peu de sérénité à cette pièce close et à moi-même, qui en avais bien besoin.

Je ressentis un élancement plus douloureux dans le pied. J’étais fatiguée, au bord de la crise de larmes. Je me dirigeai alors vers l’armoire. Miracle ! Mon jeans et mon pull s’y trouvaient. Je les enfilai tant bien que mal. Vêtue de mes propres affaires, je me sentais un peu moins vulnérable. Cette chemise de nuit était jolie, mais j’étais mal à l’aise à l’idée que l’on m’ait déshabillée.

Avant toute chose, je devais me revigorer. Le potage me donnerait un peu de force, du moins, je l’espérais. Je l’engloutis, mais je réalisai subitement qu’il pourrait être drogué. De toute façon, il était trop tard. Et puis, je sentais déjà l’énergie revenir en moi… Je collai une oreille contre la porte pour y déceler le moindre bruit, mais sans succès. Je m’y appuyai alors et scrutai la pièce en vue de dénicher une échappatoire. Un bruit de pneus sur les graviers de l’allée interrompit mes investigations. Je retournai à la fenêtre. Un homme descendait d’une voiture. Je connaissais cette silhouette. Mais… c’était Darren ! Je frappai aussitôt contre la vitre dans l’espoir qu’il m’entende et vienne me sauver. L’homme en noir vint lui parler. Il leva la tête vers moi, je repris espoir. Je les suivis du regard : ils pénétraient dans le château.

La clef tourna dans la serrure, la porte s’ouvrit lentement. Cette fois, on n’avait pas frappé. Je restai près des rideaux.

— Bonsoir, me dit une voix douce et familière.

J’essayai d’entrevoir le personnage dans le contre-jour de la porte. Une longue forme noire me dévisageait et attendait mon invitation à entrer.

— Bonsoir Darren. Pourquoi suis-je enfermée ? Où sommes-nous ?

— Tu es chez moi, Lilly et si tu es enfermée, c’est pour ta sécurité.

— Ma sécurité ?

— Ne t’inquiète pas… Puis-je entrer ou suis-je condamné à rester planté entre deux pièces ?

Cette remarque me fit sourire, ce qui l’encouragea à pénétrer dans la chambre. Il prit une chaise et s’assit près du lit sans dire un mot. Il se contenta de me regarder.

— Tu es chez toi ! dis-je sèchement. Veux-tu m’expliquer, s’il te plaît ?

— Pourquoi es-tu debout et habillée ?

— Je ne me souviens pas de ce qui m’est arrivé la nuit dernière. Avant de te voir en bas, je croyais être prisonnière d’un fou ou je ne sais quoi. J’échafaudais un plan pour me sauver.

Il semblait amusé par mes propos. Pour ma part, je ne trouvais pas cela drôle, mais j’étais rassurée. Cela dit, il était beau, la lumière tamisée me laissait entrevoir ses traits fins, réguliers et symétriques. Je ne me souvenais pas de tout, mais ce visage et la douceur qu’il dégageait me ramenaient à l’esprit le choix que j’avais fait.

Il me sourit tendrement.

— Nous sommes partis du Club, comme prévu, pour venir ici, mais tout ne s’est pas déroulé comme je… comme nous l’espérions.

— Quel est le problème ?

À ce moment précis, je ressentis un nouvel élancement dans le pied et ma question se termina par un rictus qui ne lui échappa guère. D’un bond, il surgit devant moi.

— Laisse-moi voir ce pied.

— Comment sais-tu que c’est au pied que j’ai mal ?

— Parce que c’est moi qui t’ai blessée, répondit-il, l’air embarrassé.

Je m’assis sur le lit et lui permis d’examiner mes plaies. Comment et pourquoi m’avait-il blessée ? Ah… les souvenirs commençaient à me revenir… Le Club, la voiture, puis le trou noir.

— C’est grave ?

— Un peu infecté, mais rien de méchant. Cela doit venir de tes antécédents. Ne t’inquiète pas, nous allons nous en occuper au plus vite.

Sur ce, il actionna le pompon rouge. Quelques instants plus tard, on frappa à la porte.

— Entre, Hector !

Posté devant la porte, Hector attendait les ordres. Cet homme me faisait peur, il était glacial ; pas un sourire, pas une émotion ne se dégageait de lui.

— Va chercher de quoi désinfecter le pied de Lilly. Tu trouveras le nécessaire dans ma trousse qui est dans la commode de mon bureau. La bleue ! ordonna-t-il sans même tourner la tête.

— Oui, Monsieur.

Hector était déjà reparti.

Un événement était survenu, je n’en avais gardé aucun souvenir, mais Darren savait… Lui, il savait tout. J’avais besoin de savoir aussi. Je réitérai ma question.

— Je peux en savoir un peu plus, maintenant ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Est-ce en rapport avec ma demande ? Pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ?

Il s’assit sur le bord du lit et me regarda fixement, cela ne me fit pas baisser les yeux pour autant.

— Oui, c’est en rapport avec ta demande, mais je ne peux t’en dire plus. En fait, je ne connais pas moi-même la réponse. Où s’arrêtent tes souvenirs ?

— Je ne sais pas comment je suis arrivée ici ni depuis quand. Je ne sais pas non plus comment m’est arrivée cette blessure, même si j’ai compris maintenant ce qu’elle représente. Je ne te revois pas la faire.

— C’est normal, elle va guérir très vite, ne crains rien. Je m’inquiète davantage pour la seconde phase, celle qui n’a pas eu lieu. Quoiqu’il arrive Lilly, sache que ce qui m’a amené à accepter ton marché, c’est ta survie. C’est l’unique raison.

Cette dernière réflexion ne me rassura guère. Hector attendait patiemment que l’on cesse de parler. Darren devina sa présence et tourna la tête vers lui tout en se levant. Hector posa la sacoche sur le sol, à ses pieds et repartit aussi discrètement qu’il était arrivé.

— Je ne savais pas que tu étais médecin !

— Ha ha ha ! Ai-je l’air d’un médecin ?

— Un peu, oui. Surtout avec cette trousse.

Il me regardait d’un air amusé.

— Aucun médecin ne saurait soigner ces plaies. Je vais appliquer un antiseptique, il faudra éviter que tu y touches. Prends également ces deux gélules avec un peu d’eau, s’il te plaît.

Il me tendit deux gélules blanches sans aucune marque distinctive, ainsi que le verre d’eau. J’avalai le tout sans réfléchir. Cela n’avait aucun goût. À présent, j’étais certaine qu’il ne voulait pas m’empoisonner.

— Tu vas guérir rapidement, m’assura-t-il en rangeant ses potions.

Il referma sa sacoche, leva la tête et poursuivit :

— Maintenant, il est temps que tu te reposes. Demain, tu pourras marcher. Nous irons faire un tour dans le parc.

— Tu sais, sincèrement, j’aurais aimé que cela ait marché.

— Moi aussi. Bonne nuit, Lilly.

Il déposa un baiser sur mon front et quitta la chambre. Je me retrouvais à nouveau seule dans cette pièce. Certes, à présent, je savais pourquoi j’étais ici. La seule chose qui me tourmentait, c’est que nous avions peut-être fait tout cela pour rien. Pourtant, il y avait cette plaie !

Déjà dans ma plus tendre enfance, j’étais d’une santé fragile. J’attrapais toujours les maladies dont les autres ne souffraient jamais et elles étaient toujours plus compliquées à soigner. Je représentais un cas peu banal pour les médecins, mais je survivais à cette situation, car j’y étais habituée. Et surtout, je me relevais toujours plus forte, plus résistante au mal. Mais à force de subir et d’endurer en silence – car on ne parle jamais ou rarement, de ses maux – on finit par ne plus se rendre compte si quelque chose de plus grave ou de différent survient. Ainsi, durant 6 mois, j’ai lutté contre un mal invisible qui faisait son chemin. Les médecins ne trouvaient rien, les résultats d’examens se révélaient négatifs. Bref, je n’avais rien. Mon médecin de famille en conclut que je faisais une dépression. Tout venait de moi, de ma tête. Après tout, mon esprit avait peut-être cédé, abandonné ? Moi, je n’y croyais pas, je trouvais inimaginable que l’esprit puisse causer autant de ravages après tout ce que mon corps avait déjà enduré.

J’étais en mesure d’écouter mon corps, mais lui ne m’écoutait plus : il n’en faisait qu’à sa « tête ». J’avais beau me dire « ce n’est rien, c’est dans ma tête, je vais bien », ça n’allait pas du tout. Sur les conseils de mon médecin – après tout, on doit les croire – je pris donc un premier et unique rendez-vous chez un psychologue. Je n’aime pas étaler ma vie devant une personne que je ne connais pas et, qui plus est, ne vous répond jamais. Cette fois encore, je dus me rendre à la raison : le psychologue n’était pas fait pour moi. J’étais de retour à la case départ, ayant refusé tous les médicaments qui auraient, soi-disant, dû me faire sentir mieux. Ce fut l’une de mes meilleures initiatives jusqu’à ce jour. J’avais besoin de savoir ce que je faisais, ce que je pensais et surtout ce que je ressentais. Je notais l’évolution du mal, je décrivais le moindre détail dans un calepin, mais mon médecin n’en démordait pas : je faisais une dépression, point. Dossier clos.

Les premiers vrais signes extérieurs visibles apparurent durant l’été, il y a deux ans. Je travaillais dans mon bureau, lorsque celui-ci se mit à danser. Une valse si rapide, que ma seule échappatoire fut de m’asseoir dans un coin, tapie contre le mur, pour être sûre de ne pas me faire mal en tombant. Même les yeux fermés, ça dansait toujours. Très pénible sensation, croyez-moi !

Le diagnostic des urgentistes tomba : vertiges rotatoires. Ils me conseillèrent de faire un bilan médical, car ces troubles proviennent d’une pathologie qui affecte les organes de l’équilibre tels que le cerveau, les nerfs ou l’oreille. Mon médecin me renvoya donc pour la énième fois, effectuer une IRM du cerveau qui, bien entendu, ne révéla aucune lésion. Alors, il me prescrivit du repos, la chose la plus intelligente qu’il ait faite durant cette période !

Quelques jours plus tard, ma tête explosa. Trop tard pour faire de la prévention. Le diagnostic était sans appel, dur, réaliste et vrai : « Accident Vasculaire Cérébral ». Je me retrouvais clouée au lit, mais vivante ou presque… Une longue rééducation commença. Réapprendre tout. Le côté gauche de mon corps était sans vie ; ma locution, limitée. Seul – et c’est ce qui est paradoxal – mon cerveau fonctionnait normalement. En clair : je ressentais tout cela à 100 %. Un esprit vivant dans un corps à demi mort. Là, je l’avoue, il avait fait fort !

S’ensuivirent neuf mois d’une bataille sans relâche, dure, implacable, dont je ressortis presque vainqueur : je marchais, je parlais sans baver. Vu de l’extérieur, j’étais redevenue moi-même. Cependant, si pour les autres, tout allait bien, moi je savais, je sentais que jamais, oh non, plus jamais, les choses ne seraient les mêmes.

Cet enfer durait depuis deux ans, lorsque je me dis que cela ne pouvait plus continuer. J’étais sans cesse fatiguée et cela, très peu de gens le comprenaient. Ils me prenaient plus facilement pour une fainéante que pour une personne ayant probablement subi des dommages irréversibles. Tant que l’on n’est pas complètement paralysé, aveugle ou sous respirateur artificiel, les gens ne comprennent pas… ou ne veulent pas comprendre.

J’étais lasse de devoir me justifier à tout bout de champ, d’avoir à quémander pour espérer vivre normalement.

Je devais trouver une solution.

La Recouvrance – T2

Le train n’est pas le moyen de transport que je préfère, surtout depuis ma transformation. J’aime être libre de mes mouvements.

Ce lundi, je devais me rendre pour une réunion dans le sud de la France, loin de chez moi et loin de tout. Depuis mon retour parmi les humains, c’était la seconde fois que je me retrouvais enfermée dans un train à grande vitesse pour quelques heures, mais je préférais encore cela à l’avion. La réunion commençant très tôt le lendemain matin, j’avais opté pour un voyage le dimanche soir. Le parcours ne devait durer que trois heures, mais nous partions déjà avec vingt-cinq minutes de retard. Il semblait que pour une fois la SNCF avait attendu les retardataires.

Malgré l’heure tardive, notre wagon était presque plein. La plupart des gens étaient là, car ils partaient en vacances, celles de Pâques. Le printemps était doux cette année, les incitant au changement. Un avant-goût peut-être d’un été chaud et sec. Mon premier été de vampire.

Finalement, le train prit de la vitesse. Le voyage enfin commençait. Tout le monde s’installa, les uns sortaient des ordinateurs portables, les autres ces nouvelles tablettes tactiles qui faisaient fureur.

Un rang devant moi sur la droite, un homme vêtu de noir, qui ne se rendait certainement pas vers son lieu de villégiature, jouait sur son téléphone portable, remontant régulièrement ses lunettes sur son nez, démontrant une certaine anxiété. Régulièrement, des personnes passaient dans le couloir pour se rendre à la voiture-restaurant ou se dégourdir les jambes. Et ce n’était que le début du trajet.

À côté de moi était assis un jeune homme, habillé simplement d’un jean, des baskets et un t-shirt. Après avoir dégusté de la pizza froide qu’il sortit d’un Tupperware, il s’installa devant son ordinateur. Le train ne semblait pas aller aussi vite qu’il aurait dû, une annonce de l’accompagnateur des voyageurs confirma ma pensée. Je me demandais combien pour finir il aurait de retard. Notre périple commençait bien mal.

Toujours inquiet pour moi, Darren n’aimait pas me savoir loin de mes points de repère, même si après quatre mois passés parmi les humains, aucun incident fâcheux n’était survenu. Lorsque je devais être, comme ce soir, enfermée avec eux, je me réfugiais dans mon monde musical. Si nul fait extérieur n’attirait mon attention, alors les choses se déroulaient bien. Ce qui me rassurait le plus résidait dans le fait que Darren pouvait me suivre à la trace grâce à mon téléphone portable muni d’un système GPS qui était relié au sien. Cette petite sécurité nous rassurait un peu. Je devais faire particulièrement attention à me nourrir à horaires fixes, pour éviter les situations d’urgence, surtout en déplacement, car je n’étais pas un prédateur. J’étais un vampire thérapeutique, unique comme j’aimais à le dire. Certainement, une abomination aux yeux de certains, mais cela m’importait peu.

Je pensais à Darren, il me manquait. Nous étions en contact le plus souvent que nous le pouvions, c’est-à-dire peu. Il était très occupé avec ses affaires et moi avec mon travail et ma vie d’humaine. Nous échangions certes beaucoup d’emails ou SMS, mais sa présence me faisait terriblement défaut. Quatre mois, c’était beaucoup trop long !

Plus loin dans le compartiment, un homme en sueur prit place nerveusement, son comportement était suspicieux. Ce genre de détail attirait mon attention !

Le train avançait de plus en plus lentement, le voyage semblait interminable.

Je l’observais toujours, il s’épongeait le front, rangeant maladroitement son mouchoir dans sa poche. Il regardait partout et surtout sa montre toutes les deux minutes. Je décidai de faire une chose que jamais je ne faisais. Je me l’interdisais avec les humains, même si dans certaines réunions c’était très drôle. J’allais tenter de sonder son esprit, car son anxiété me rendait nerveuse, et ce n’était ni le moment ni l’endroit. Je devais me concentrer et je coupai donc le son de mon baladeur en gardant les écouteurs. Ainsi je ne recevrais aucune interférence des autres humains présents près de moi.

Je n’arrivais cependant pas à pénétrer dans sa tête. Près de lui il y avait une place libre, je pris mes affaires et me levai pour m’y rendre dans l’espoir que la proximité m’aiderait.

— Cette place est-elle libre ? demandai-je poliment. Je ne me sens pas bien d’être assise dos à la marche, cela me donne la nausée. Puis-je ?

— Faites ce que bon vous semble, me répondit l’homme.

Je m’assis en silence me concentrant sur lui. Mon instinct ne m’avait pas menti. Je le fixai en faisant attention de ne pas être repérée, mais il était si préoccupé qu’il ne remarqua rien. J’entendais des bribes de pensées, et le peu que je perçus fut très inquiétant. « Je dois me calmer »… « Ils ont dit que tout se passerait bien »… « Je ne suis là que pour faire diversion »… « Je ne crains rien »… « Pourquoi cette fille est-elle venue s’asseoir ici ? »… À cette pensée, je détournai légèrement le regard vers la fenêtre… « Elle est mignonne »… « Je dois rester concentré sur ma tâche »… « Rester calme »…

Je pris la décision d’envoyer un message à Darren, lui racontant ce que j’avais entendu dans la tête d’un passager dont j’imaginais qu’il mijotait quelque chose, mais rien de bon à n’en pas douter. Le train avait enfin pris sa vitesse normale, l’homme avait toujours des pensées confuses et je ne comprenais toujours pas ce qui se tramait ici. Nous approchions de Dijon, il faisait nuit noire dehors, lorsqu’à la surprise générale il se leva brandissant une arme.

— Vous allez m’écouter, m’obéir et tout se passera bien. Nous arrivons à Dijon dans quelques minutes. Toi, il pointa du doigt une femme blonde portant un jeune enfant, tu vas descendre avec ta marmaille piailleuse et tu vas donner cette lettre au chef de gare en mains propres.

— D’accord, s’empressa-t-elle de dire.

Elle aurait tout accepté à partir du moment où elle savait qu’elle descendrait saine et sauve. Déjà debout, elle prit la lettre et se dirigea précipitamment vers les portes de sortie, tenant ses enfants près d’elle.

— Très bien petite, j’aime l’obéissance. Parfait, dit-il en les suivant du regard.

Ensuite, il désigna une bonne partie de la rame et leur intima l’ordre de se préparer à débarquer. Je le regardai espérant qu’il me désigne aussi et me laisse partir.

— Toi, me dit-il tout en gesticulant avec son arme, tu as voulu venir t’asseoir ici alors tu restes.

Puis, il tendit un sac à un homme, lui demandant de faire le tour des personnes restantes afin de nous confisquer téléphones portables, pc et ma besace, ce qui me mit immédiatement mal à l’aise, car elle contenait mes gélules. Il récupéra le tout et le mit dans une grande sacoche de voyage puis, il nous éparpilla un par banquette. Je comptai huit otages en plus de moi.

Ensuite, il se dirigea vers le groupe qui allait descendre.

— À part vous, commença-t-il fixant la femme, personne ne parle à personne de ce qui se passe ici, je vous ai à l’œil et un de mes complices sera sur le quai. Alors attention ! cria-t-il en brandissant de nouveau son arme.

Personne ne répondit, tous acquiescèrent en silence, trop heureux de se sortir de là. La femme me fixa l’air désolé et un peu coupable de s’en tirer mieux que moi, elle serra ses enfants contre elle, me faisant comprendre qu’elle ne pouvait rien faire d’autre, ce à quoi je lui souris en retour. Le TGV fit halte, nous regardions les gens s’en aller vers leur liberté et trois minutes plus tard, ce qui me sembla une éternité, le train reprit son chemin.

Nous étions silencieux, le preneur d’otages aussi. Je réfléchissais à la manière de récupérer mes affaires et espérais vraiment que Darren ait reçu mon message. Voyant que je restais muette à sa probable réaction, il comprendrait que j’étais en danger, et peut-être me retrouverait-il.

Soudain, un claquement bizarre provenant de l’arrière de la rame se fit entendre et je vis au travers des portes vitrées du sas de notre wagon, le segment suivant se séparer et s’éloigner petit à petit. Quelqu’un avait détaché une partie du train ; nous, nous continuions à avancer, il avait dit la vérité, il ne pouvait pas agir seul !

Ce ne fut qu’une demi-heure plus tard qu’un second claquement se produisit. Au bout de dix minutes, ce qui restait de notre moyen de transport s’immobilisa au milieu de nulle part. Nous étions entourés d’obscurité. Le silence de l’homme ne me rassurait pas.

— Pourquoi faites-vous cela ? demandai-je.

— Moins vous en saurez, mieux cela sera, répondit-il en scrutant dehors.

Il attendait quelqu’un ou quelque chose.

Je commençais à être glacée, ce qui n’était pas normal du tout. Je n’étais pas censée avoir un ressenti tel ce froid qui m’envahissait, me faisant frissonner. Je me sentais nerveuse et fébrile et ce n’était pas le moment d’être malade. Privée de mon sac à main, il me revint en mémoire que j’avais sauté un repas, si je puis dire, pas intentionnellement. J’avais juste été à court de temps et maintenant j’en payais le prix.

Une heure de plus passa sans le moindre mouvement, ni dehors ni dedans. L’homme tournait en rond, se demandant à voix haute ce que faisaient ses complices et pour quelle raison ils étaient si lents à réagir. Je n’avais aucune idée du but de cette opération, la faim commençait à me tirailler et mon esprit se focalisa sur mon manque, plus que sur ce stupide gars qui avait décidé de nous gâcher la vie.

Soudain, les lumières du TGV s’éteignirent, créant un léger mouvement de panique chez mes compagnons d’infortune. Le preneur d’otages se leva dans le noir, nous sommant de rester tranquilles. Je le sentais au bord de la crise de nerfs, les choses ne se déroulaient pas du tout comme il l’avait prévu, tout se compliquait et dès lors il devenait vraiment dangereux. Personnellement, je n’avais rien à craindre, mais pour les autres, c’était différent. La faim se faisait de plus en plus sentir, intérieurement je bénissais les Dieux de cette interruption du courant, car mon manque commençait à se voir physiquement. Les gens étaient suffisamment paniqués, inutile donc de rajouter un vampire à la liste de leurs tracas.

Mon acuité dans le noir me rendait service, cela me permit de voir quelqu’un s’approcher de nous. Je n’osai pas intervenir n’étant pas supposée aider le preneur d’otages, mais je craignais la suite des événements et mon intuition me donna raison.

Je vis son poing atterrir sur le nez de notre ennemi qui hurla de surprise et de douleur, un jet de sang s’écoula de son nez qu’il essuya avec le revers de sa manche. Il en fit tomber son arme que je poussai instinctivement avec le pied sous la banquette. Il jura. L’autre homme essaya de l’empoigner, ce qui n’était pas chose facile à cause des tablettes entre eux. Un silence étrange régnait dans la rame, les gens entendaient les coups d’une lutte sans savoir qui était en train de l’emporter.

L’agresseur se baissa pour ramasser son arme tâtonnant dans le noir, ce qui déséquilibra notre sauveur.

Soudain, le preneur d’otage ressurgit du dessous de la banquette, arme au poing, et asséna un méchant coup sur la tête de l’homme, ainsi tous nos espoirs de sauvetage s’envolèrent lorsque le corps de notre héros s’écroula lourdement sur le sol.

Le meneur de jeu reprenait de l’assurance.

— Le prochain qui essaie, je le tue, hurla-t-il.

Ce qui fit le silence encore plus pesant dans le wagon.

L’odeur du sang arriva jusqu’à moi, sournoisement, doucement, elle emplissait mes narines pour venir chatouiller mes nouveaux instincts. La situation devenait critique. Dans ma tête se bousculait un tas d’idées. Aisément, je pouvais assouvir ma soif en sautant sur cet homme et ainsi libérer tout le monde de ce fou ou attendre que quelqu’un vienne nous libérer, sans savoir ni où ni comment et surtout quand. J’espérais que Darren ait lu le message que j’avais envoyé avant que ce type nous confisque nos affaires.

Le sang si proche provoquait un début de transformation que j’essayais tant bien que mal de contenir.

— Me permettez-vous d’aller aux toilettes ? demandai-je à l’homme tout en improvisant.

— Silence ! cria-t-il.

Je posai une de mes mains sur son bras essayant de le calmer.

— S’il vous plaît, dis-je doucement.

Il réfléchit quelques instants avant de me répondre.

— Pas d’entourloupe hein… je vous attends ici dans cinq minutes, finit-il par dire.

Son accord fit s’élever des voix dans le wagon, demandant la même chose, ce qui semblait logique depuis le temps que nous étions collés à nos sièges. L’envie de se soulager ou simplement de se dégourdir les jambes devenait pressante. Sauf que moi, je voulais juste me cacher, me calmer pour retrouver une apparence normale.

— OK… OK, on se calme, toi en premier, dit-il en me poussant. Les autres, il marqua un temps d’arrêt, attendez qu’elle soit revenue.

Je me dirigeai vers les toilettes lorsque la lumière revint. Une onde de frayeur me parcourut, je me retournai vers le wagon et vis le regard d’un homme qui me dévisageait horrifié apparemment par ce qu’il voyait. L’ignorant, je poursuivis rapidement mon chemin. Le passage de ma langue sur mes dents me confirma ce que je craignais. Je n’étais plus moi-même, comme je le disais dans ces moments-là.

Je refermai la porte derrière moi et soufflai. L’endroit était exigu et sentait l’urine ce qui eut pour effet de me calmer un peu. Je m’approchai du miroir et compris pourquoi il avait eu peur. Ma peau était blanche, maladive, mes yeux étaient cerclés de noir, mes pupilles presque blanches. J’ouvris la bouche, mes canines pendantes me confirmèrent que oui, je pouvais faire peur. C’était la première fois que je me trouvais en manque et tellement assoiffée que je ne savais pas si je pouvais retrouver mon apparence humaine seulement en me calmant cinq minutes. Le temps qui m’était imparti était trop court pour autre chose que de se soulager. Je tentai sans y parvenir. Alors, je pris une autre option, si je ne pouvais pas redevenir humaine, je pouvais cependant me camoufler un peu. Fouillant dans les poches de mon blouson, je sortis mes lunettes de soleil et trouvai du fond de teint, artifice que je n’avais pas utilisé depuis un certain temps. Je me refis une beauté, il me suffisait de garder la bouche fermée et ce stratagème suffirait pour le moment.

Au loin, j’entendis l’homme crier « Allez voir ce qu’elle fait » en s’adressant à quelqu’un. Quelques secondes plus tard, on frappa à la porte des toilettes.

— Ça va Mademoiselle ? me demanda une voix masculine.

J’ouvris doucement la porte, souriant discrètement à la personne envoyée par le preneur d’otages. Le regard caché derrière mes lunettes me donnait un avantage.

— Oui merci, répondis-je m’empressant de rejoindre ma place.

Se montrant inquiet, il m’attrapa par le bras, me stoppant net.

— Vous êtes malade, je suis médecin je peux vous aider, insista-t-il.

— Je ne crois pas non, lui dis-je. J’ai déjà un médecin, merci.

— Laissez-moi vous examiner rapidement, avant que ce fou n’arrive, dit-il en essayant de poser sa main sur mon front.

— Ne me touchez pas !, criai-je presque enlevant sa main de mon bras.

Le contact glacé de ma paume le fit reculer. Je me dégageai de son emprise pour rejoindre ma place.

— Je vais très bien, laissez-moi tranquille.

Je me rassis essayant de garder mon calme, perturbée par ce que me voulait cet homme. Était-il vraiment médecin, ou était-ce l’un de ces chasseurs de vampires ? Je me sentais trop épuisée pour essayer de répondre à mes interrogations. Je devais rester sur mes gardes et penser à Darren, à ses conseils, à ses avertissements. Mais devais-je voir le mal en chaque humain désormais ? Sortant de mes pensées, mon regard se posa de nouveau sur lui alors qu’il regagnait sa place. J’étais trop faible pour sonder son esprit ainsi que celui de notre agresseur, il fallait que je me nourrisse.

— Tu en as mis du temps ! me dit le preneur d’otages.

— Je ne me sens pas très bien, je suis désolée. Le train m’a toujours rendue malade, un simple mal de transport.

J’insistai sur cette dernière phrase, fixant à travers mes lunettes le prétendu médecin. Il ne cessait de me dévisager en écrivant des choses dans un calepin. Ce dernier détail m’inquiéta. Pour moi, il y avait bien plus d’un danger à bord de ce wagon.

À cet instant retentit un bruit sourd venant du toit au-dessus de nos têtes. Le preneur d’otages se leva et parcourut le wagon regardant à chaque fenêtre pour y chercher une quelconque animation. Mais on ne voyait rien au-dehors. L’homme demanda aux uns et aux autres s’ils avaient entendu quelque chose, tous répondirent, la crainte dans la voix, par l’affirmative.

Un second puis un troisième impact se fit entendre, nous avions tous les yeux levés vers le plafond. Des lueurs d’espoir commençaient à naître sur le visage de mes compagnons de voyage. L’homme quant à lui suait à grosses gouttes. Ce n’était visiblement pas la police, à moins qu’une équipe d’élite ait réussi à se rapprocher de la rame immobilisée au milieu de nulle part. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais un doute.

Il ne se passa rien de plus durant les trente minutes qui suivirent, ce qui nous fit penser que peut-être ce n’était que des animaux. La police ne nous laisserait pas ainsi, elle tenterait au moins de communiquer avec l’homme qui semblait ne plus gérer grand-chose. Je me sentais de plus en plus faible donc vulnérable ! Mes ongles étaient devenus tout noir lorsque j’entendis une voix très lointaine.

— Lilly, réponds-moi… Où en êtes-vous ? Où es-tu placée ?

J’ouvris les yeux, la voix de Darren résonnait dans ma tête.

— Darren ?

— Comment te sens-tu ?

Je sentis un soulagement émaner de sa voix.

— Pas très bien, il faut l’avouer, il nous a confisqué nos sacs et nos portables. Je suis très faible. Je suis assise à côté de lui, il saigne. Je suis désolée je n’arrive pas à maîtriser les changements de mon corps. Je suis si désolée.

— Ne t’inquiète pas pour le moment. On va rentrer, protège-toi.

J’eus à peine le temps de me jeter au sol qu’une déflagration épouvantable de verre brisé retentit se mélangeant aux cris de panique.

Je reconnus la voix d’Hector qui ordonna « Police, tous à terre ». Ils lancèrent des fumigènes un peu partout. Le preneur d’otages n’eut même pas le temps de réagir et de prendre son arme, quelqu’un le tirait déjà en dehors du wagon par la fenêtre sans ménagement. J’entendis le bruit sec d’une nuque qui se brisait. Immédiatement après, Darren me souleva pour m’emmener hors du train à l’abri des regards. Les yeux fermés, je me nourrissais dans un premier temps de son odeur. Il me posa au sol tout en me gardant dans ses bras. Il pencha la tête vers moi, me tendant son cou.

— Nourris-toi ma Lilly, m’invita-t-il délicatement, caressant mes cheveux.

— Non pas comme ça, je ne veux pas.

Je posai ma main sur sa joue, j’étais tellement épuisée.

— Tu le dois, ton état est trop avancé pour te contenter de nos gélules. Mords-moi maintenant, m’ordonna-t-il.

— Je n’en ai pas la force, je suis désolée, répondis-je en posant ma tête sur son épaule.

Il fit une entaille sur son poignet d’un coup de dent sec, immédiatement le sang coula. Il l’approcha de ma bouche, il n’eut nul besoin de me dire de nouveau de boire. L’odeur m’attirait directement à lui. Je pris son bras et mordis dans sa chair déjà meurtrie.

Une chose que je ne lui dirais jamais était le plaisir éprouvé lorsque mes canines pénétraient sa peau, quand le sang envahissait ma bouche pour se répartir dans tout mon corps, me procurant un bien-être indescriptible. Les gélules ne me donnaient pas une telle sensation. Que devais-je en conclure ? Je n’étais pas un prédateur, mais j’en avais les instincts, je ne devais pas ressentir cela. Lorsque ce fut assez, Darren retira doucement son poignet qu’il essuya, je passai ma main sur ma bouche pour ôter le sang encore visible. Il me tendit deux gélules aussitôt avalées sans eau. Je me sentais beaucoup mieux presque normale. Je regardai son poignet, c’était déjà fini, cicatrisé.

— Il y a un homme dans le wagon, commençai-je

— Il est mort Lilly…

— Non pas celui-là, un autre, l’interrompis-je.

— Comment cela, quel autre homme ? demanda-t-il l’air inquiet.

— Il m’a vue, disons, en état de faiblesse. Il m’a dit être médecin et m’a touchée. Je lui ai pourtant dit de me laisser en paix, seul le contact de ma peau l’a fait reculer. Ensuite, il est allé se rasseoir et je l’ai vu prendre des notes.

— Viens, montre-le-moi, dit-il marchant vers la porte du wagon.

Je le suivis silencieusement, me demandant ce qui allait se passer, j’avais eu mon lot de surprises pour aujourd’hui. Devant la porte, tous étaient regroupés en train de parler, je souris à Hector et Vic.

Hector me fit un salut de la tête et me tendit mon sac.

— Je suppose que c’est le vôtre, Mademoiselle.

— Oh ! Je vous remercie Monsieur, en effet c’est bien le mien.

Je regardai rapidement à l’intérieur du sac et pus constater qu’il ne manquait rien. Puis, je cherchai l’autre homme, le médecin. Il était près du corps sans vie du preneur d’otages sur le côté du wagon.

— C’est l’homme là-bas qui est accroupi près du cadavre, désignai-je à Darren.

— Reste ici, je vais voir, me dit-il tout en commençant à marcher.

C’est à cet instant précis et seulement à celui-là que je me rendis compte que Darren, Hector et Vic étaient vêtus d’uniformes de policiers. Ils avaient tout mis en œuvre pour être crédibles aux yeux des humains.

Mon attention retourna vers Darren, je l’entendais parler.

— Bonsoir, Monsieur, tout va bien ? demanda Darren en se baissant près des deux hommes.

— Moi ça va, mais lui est mort répondit-il en désignant la dépouille.

— C’est un risque qu’il connaissait sûrement. A-t-il mentionné quelque chose à propos de cette prise d’otages ?

— Non du tout, désolé. Pourquoi avez-vous emmené la femme à l’extérieur ? demanda-t-il en se levant.

— Nous pensions qu’elle était peut-être sa complice, ils étaient assis l’un à côté de l’autre, répondit Darren naturellement.

— Ah ! Mais pas du tout, croyez-moi. Elle avait l’air malade. Comment va-t-elle maintenant ? demanda-t-il de nouveau tournant la tête vers moi.

— Elle va mieux, je lui ai donné une barre vitaminée, ce n’est pas très bon, mais ça vous requinque un homme, dit Darren en souriant.

— Et cela a été suffisant ?

— Je pense que oui, elle est sur pieds. Pourquoi tant d’intérêt pour elle ? Quelque chose vous pose un problème ?

— Je suis préoccupé par sa santé. Je suis médecin, vous comprenez.

Il montra à Darren sa carte professionnelle en continuant de parler.

— Je ne la connais même pas. Je l’ai trouvée très blanche et très froide, sa peau je veux dire.

— Ah oui ? Je n’ai rien remarqué de tel.

Darren me fit un signe de la main.

— Approchez s’il vous plaît Mademoiselle.

— Oui ? fis-je me dirigeant vers eux.

— Ce Monsieur, intervint Darren le montrant du doigt, qui est médecin me dit que vous êtes malade. Allez-vous bien, Mademoiselle ?

Je fis mine d’être surprise.

— Oui, je vais très bien. J’ai eu un moment de faiblesse avant l’attaque, mais maintenant je vais mieux grâce à cette abominable barre de céréales, finis-je en regardant Darren.

— Vous voyez, elle va bien. Nous voilà rassurés.

L’homme fit un mouvement en ma direction, instinctivement je reculai.

— Que me voulez-vous à la fin ? Je vais bien. D’accord ?

Je commençais à perdre patience. Regardant Darren je dis à voix haute.

— Tu vois…

Dans ma tête, j’entendis sa réponse.

— Lilly ! ne me tutoie pas, on ne se connaît pas !

Maintenant, l’homme nous regardait passant de Darren à moi, nous dévisageant.

— Vous, vous connaissez ? questionna-t-il, une pointe d’inquiétude dans la voix.

— Non, répondions-nous en cœur.

— Un instant, je vous prie Monsieur, ordonna Darren posant la main sur l’épaule de l’homme qui grimaça.

Je nous avais mis dans une position délicate.

Je vis Vic emmener les ex-otages en voiture. Je me tournai rapidement de nouveau vers Darren.

— Où les emmène-t-il, s’il vous plaît ?

— Dans les locaux de la police, répondit-il tenant toujours le médecin.

Je regardai l’homme qui semblait souffrir, son sort m’inquiéta. Hector vint nous rejoindre. Il ne restait plus que nous quatre. Darren relâcha son emprise sur l’homme.

— Mon collègue va s’occuper de vous, Monsieur, dit-il en le poussant doucement vers Hector.

L’homme me fixa, que comprenait-il ? Son regard était chargé de questions. Que pouvais-je lui dire, que sa curiosité l’avait probablement tué ? Je ne sentais pas de danger émanant de lui, je fermai les yeux pour tenter de l’écouter, il devait bien penser ! Effectivement, il le faisait : « Ces types ne sont pas des flics… et pas des complices de l’autre taré, sinon il serait encore en vie… Ils sont venus pour cette fille, et uniquement pour elle… » Étrangement, nous nous fixions, j’eus l’impression qu’il savait que j’étais là, dans sa tête… « Vous m’entendez n’est-ce pas ? » Puis, il ne dit plus un mot, du moins il essaya de se taire. Insistant, il reprit. « Ça se voit à votre regard. Vous êtes quoi au juste, des extra-terrestres ? Des personnes génétiquement modifiées ?… Allez-vous me tuer ?… »

— Répondez-moi Mademoiselle, finit-il par dire.

— Répondre à quoi ? Vous n’avez rien demandé.

— Vous en êtes certaine ? insista-t-il.

Je ne répliquai rien, mais interrogeai Darren.

— Peut-il me sentir dans sa tête ? Percevoir que je l’écoute ? 

— Pas que je sache, juste se douter.

— Mais comment ?

— Ce qui émane de toi Lilly, ta bonté demeurée si humaine.

Je restai à réfléchir, cet homme était différent.

— Donne-lui le choix, s’il te plaît.

— Non Lilly, ma famille ne fait plus cela !

Je m’approchai de Darren, il était bon de le voir, il m’avait tellement manqué. Je le fixai.

— On ne meurt pas. On ne tue pas pour le plaisir de tuer, mais on peut changer ceux qui méritent de l’être, plutôt que de les tuer par sécurité non ? argumentai-je.

— En quoi le mérite-t-il ?

La situation devait paraître étrange vue de l’extérieur.

— Je ne sais pas, une intuition. Il est effrayé et ne sait pas ce que nous sommes. Et je sais que si tu as demandé à Vic de partir avec les autres et à Hector de nous rejoindre, c’est parce que tu ne veux pas laisser de trace. Je me trompe ?

— Non, tu ne te trompes pas. Est-ce là tes seuls arguments pour sauver cet homme ?

— Laisse-lui le choix. Il est médecin et il peut nous être utile, à la famille je veux dire.

Hector attrapa l’homme par le bras, commençant à le tirer à l’écart, maintenant il était vraiment apeuré. Je le ressentis, je l’entendais me demander de l’aide.

— Un instant Hector s’il vous plaît, dis-je tout haut.

— Hector ? dit l’homme en me fixant.

La situation s’envenimait, je me tournai vers Darren.

— On peut le sauver, il n’a rien fait de mal ! Il a voulu m’aider en quelque sorte.

— Vas-tu me demander cela chaque fois que tu vas côtoyer un humain un peu différent ?

— Non, je ne peux même pas te promettre que c’est la dernière fois, mais s’il te plaît.

— Que se passe-t-il à la fin ? demanda l’homme, le silence devait le stresser encore un peu plus.

— La ferme vous ! me surpris-je à dire, ce qui le calma immédiatement.

— Monsieur ? demanda Hector.

Darren s’approcha de l’homme qui recula d’un pas, sa demande me surprit.

— Donnez-moi vos papiers.

L’homme obéit sans broncher remettant son portefeuille à Darren, qui le mit dans sa poche sans même l’ouvrir.

— Bien Monsieur, vous venez peut-être d’être sauvé par cette jeune fille, remerciez-la de ce sursis. On y va Hector, annonça Darren.

Hector empoigna de nouveau l’homme et le força à se diriger vers la voiture. J’entendais des sirènes de police au loin, il était temps de quitter les lieux. Darren m’arrêta dans mon élan, j’eus peur un instant.

— Ma petite Lilly, il passa tendrement sa main sur ma joue, tu sauverais le monde entier si tu le pouvais. On ne pourra pas, tu sais.

— Oui je sais, mais il ne mérite pas la mort. Je le sens. Donc son choix s’il veut rester en vie sera de nous rejoindre.

— Te rappelles-tu les mises à l’épreuve que tu as endurées pour être l’une des nôtres ?

— Oui, comment pourrais-je oublier ces moments-là ?

Il s’empara de ma main pour rejoindre Hector et notre survivant déjà installés à l’arrière. Darren prit le volant, je m’assis à côté de lui. L’homme était pâle et je le comprenais. Nul mot ne fut prononcé durant tout notre voyage qui dura assez longtemps. Depuis la rase campagne près de Dijon vers le château, cela faisait quand même une trotte, je regardai discrètement dans mon rétroviseur et me rendis compte que l’homme s’était endormi, beaucoup d’émotions pour une seule et même soirée pour cet humain. Pour moi aussi, mais pour le moment, je l’avais sauvé. Darren n’en sembla pas fâché, quant à Hector il suivait au doigt et à l’œil les décisions de son maître, donc…

Je me tournai vers lui,

— Tu l’as assommé ?

— Pas du tout, il s’est assoupi seul, mais j’y avais pensé dans le cas où il aurait résisté, ou posé trop de questions.

— Hum ! je vois, dis-je en me retournant face à la route.

Je remarquai que Darren souriait.

— Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous revoir, j’aurais préféré d’autres circonstances bien entendu.

Arrivée au château, je vis la voiture de Martin dans la cour et le salon qui était éclairé. Nous descendîmes de notre véhicule, Darren me demanda de monter me coucher, j’obéis en silence. Ils prirent l’homme et se dirigèrent quant à eux vers l’aile droite du château. Je jetai un dernier regard vers lui et le groupe, il était terrifié. La porte se referma sur eux, je n’avais plus mon mot à dire.

Après cet incident, Darren ne voulut plus que je retourne au travail, c’était trop dangereux de son point de vue, trop de situations où je pouvais perdre mon sang froid. Il est vrai que si je ne m’étais pas contrôlée notre agresseur aurait pu mourir quelques heures plus tôt. Certes, le résultat aurait été le même pour lui, mais pas pour moi. J’avais maîtrisé ma soif et eu les bons réflexes.

Le danger avait été bien réel. Pourquoi les hommes sont-ils toujours avides de méchanceté ou de violence ? De plus en plus, je me disais que la race humaine se mettait seule en péril. La preuve en était que quelques secondes avaient suffi pour maîtriser ce fou et que devant un vampire, l’humain ne valait pas grand-chose, surpris ou pas. J’avais de nouveau mis la famille en danger avec mes actes, mon obstination à vouloir agir comme une humaine avec des besoins non humains. Ce que j’avais vu c’est que même si la famille de Darren était pacifique, cela changeait complètement lorsque l’un des leurs était en danger. Je restais convaincue que si cela avait été quelqu’un d’autre ils auraient agi à l’identique. La loyauté était une force.

Darren n’eut pas trop de mal à me convaincre, il demanda à Martin d’établir un arrêt de travail de longue durée, qui passa en accident du travail, je ne perdais donc pas d’argent. Martin était devenu mon nouveau médecin de famille attitré, c’était plus simple. Plus besoin de se justifier, de mentir. Et puis le Professeur Moonroe, aux dernières nouvelles, était toujours interné.

Aux yeux des humains, j’étais toujours vivante, mais affaiblie, et devais prendre du repos suite à l’agression du train.

L’enquête concernant ce détournement suivait son cours. L’avant du train avait continué sa route sans encombre, quant au dernier wagon qui avait été détaché, il ne contenait que des bagages.

On ne savait toujours pas pourquoi le preneur d’otages avait agi. Rien au domicile de l’individu n’avait pu déterminer les raisons de ses actes, et ses complices restaient introuvables. Concernant sa mort brutale, la police avait conclu à un règlement de compte, vu qu’il était le seul corps retrouvé sur les lieux. Ce fait divers restait un vrai mystère.

Une vie pour la vie – T3

Ma Recouvrance commençait à apporter les multiples réponses aux questions que je me posais toujours. Celle de Laura me semblait tellement plus paisible que la mienne.

Qu’ai-je de différent ?

Agor, mon frère qui vit au Luxembourg, m’a expliqué que nos vies étaient différentes et nos destins aussi. Sur ce dernier point, il n’a pas voulu m’en dire plus. Encore une zone d’ombre que je dois élucider. Plus je me redécouvre moi-même, plus les questions affluent.

Les temps changent, tout va très vite et une fois de plus, je me demande si je vais trouver du temps pour moi. Ce temps si précieux que je n’ai pas besoin de mesurer, me semble-t-il.

Six mois ont passé depuis que nous avons reçu cette lettre des « Immortalis Sangus ». Moonroe est mort. Je l’ai tué d’une manière si sauvage, mais mes séances de Recouvrance avec Agor m’ont démontré que je pouvais être bien plus cruelle et sauvage que je ne l’ai été avec le professeur.

Ma mère m’appelait sa petite princesse rouge, je sais maintenant pourquoi !

Il y a quatre mois, je suis allée rendre visite à Artur, l’un de mes autres frères encore en vie, celui qui vit reclus dans les montagnes au Tibet. Lui, qui a écrit « le livre des dons », il m’a aidé bien plus que je ne l’aurais cru à y voir plus clair sur mon passé ainsi que sur ma vie si longue.

Maintenant, je dois avancer avec Darren à mes côtés et finir d’éclaircir quelques points encore obscurs comme la clé ou cette photo que nous avons trouvées dans le coffre de la banque. Nous devons trouver cette maison qui, je l’espère, apportera bien plus qu’un toit.

Alexandre et Philip travaillent chez les « Immortalis Sangus », tout est calme pour le moment. Alexandre est reparti vivre chez lui, les choses aussi ont changé pour lui. L’association reconstruit lentement ce que nous avons détruit. Ce jour-là, Darren a effacé toutes les données du disque dur de Moonroe avant de quitter les lieux. Ils doivent repartir de zéro, cela nous octroie un peu de temps. Mais leur détermination est restée intacte ! Je le sais, je le sens.

D’ici peu, le réveil de ma mère va avoir lieu. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais elle saura nous guider, de cela je reste persuadée.

La vie se doit d’être belle même pour nous, les Imhumvamps. Nous sommes une race d’immortels.

Albert et Lusi me manquent incroyablement maintenant que ma mémoire est de retour. J’ai tant de regrets, mais pour eux je survivrai.

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