Le boulevard Royet est l’artère principale de la ville. Tel un système sanguin, toutes les rues y mènent d’une manière ou d’une autre, un peu comme à Rome ! Sauf qu’ici la ville est plus petite, provinciale et huppée. Posséder une maison en ces lieux reflète un niveau de vie élevé. Tous les jeunes cadres de la métropole voisine qui n’ont pas les moyens d’y habiter viennent s’y réfugier.

Il fait bon vivre à Rain City. Les Royet l’ont nommée ainsi, car le jour où ils ont décidé que c’était ici que naîtrait leur ville, il pleuvait. Ils ne savaient pas, car ils venaient du nord, qu’il pleuvait rarement plus de dix jours par an dans ce sud si convoité.

Douze mètres quatre-vingts, c’est exactement l’espace qui sépare chaque platane. Cela donne une régularité à la rue. Ils ont été plantés au temps des pionniers, ceux des temps modernes ; la ville n’a que vingt ans. On trouve tout ce dont on a besoin sur ce boulevard, excepté des immeubles.

Ici, les constructions ne font pas plus de deux voire trois étages. Monsieur Royet sénior l’a voulu ainsi pour sa ville. Hélas pour lui, il n’a pas eu le temps de voir le développement spectaculaire de l’endroit qu’il a créé. Son fils Steve a repris le flambeau après sa mort brutale et tragique un soir de juin, quelques années plus tôt. Il a épousé Claudia après leur rencontre il y a cinq ans. Il n’a pas su résister à ce visage si parfaitement symétrique, encadré de sa belle chevelure noire. Un simple sourire rehaussé de ses yeux noisette avait suffi pour qu’ils s’unissent. Ce qui la fit craquer elle, fut en premier lieu la gentillesse de l’homme, car elle prêtait plus d’attention à ce qui venait du plus profond des gens ; ensuite bien entendu, sa grande taille, son allure athlétique et ses traits fins l’aidèrent à prendre rapidement une décision. Elle était venue de la métropole pour fuir le bruit, la pollution et la surpopulation de cet endroit en pleine expansion ; elle n’y retourna jamais.

Depuis, ils gèrent ensemble une agence immobilière située exactement au milieu du boulevard, au numéro 75, à la vue de tous et de toutes parts : la place la plus stratégique ! Comme beaucoup de magasins et afin de garder une harmonie visuelle, la façade est faite de marbre blanc non poli. L’enseigne au-dessus de l’entrée « Royet Immobilier » a été peinte à la main : bleue sur un fond crème.

Claudia est responsable du portefeuille « Location ». Elle a suivi des études supérieures commerciales. Rien ni personne ne lui résiste quand il s’agit de conclure une affaire et de faire signer un bail. Il faut ajouter que l’agence a l’exclusivité en ville, ce qui aide beaucoup à ses très bons résultats. Mais Claudia ne profite pas de ce monopole pour augmenter ses tarifs ou les loyers, car les choses se font presque d’elles-mêmes.

Au moment où je vous parle, vingt-deux maisons et dix-huit appartements, dont deux lofts, sont à louer.

L’agence est décorée avec goût. Lorsque vous y pénétrez, une odeur de fleurs fraîchement coupées vous envahit ; une musique ni trop haute ni trop basse vous apaise. Quelle que soit la clarté du jour ou de la fin d’après-midi, des appliques renvoient une luminosité naturelle. Tout est fait pour vous sentir bien, tout a été calculé à cet effet. Dans cette pièce unique ouverte au public, trônent trois bureaux : en face de l’entrée, celui de la secrétaire et standardiste Angeline ; sur sa droite, celui de Claudia et de l’autre côté, celui de son époux. L’espace est suffisamment grand et si bien agencé que, lorsque vous discutez avec l’un ou l’autre, les conversations restent confidentielles.

Tout a été prévu !

L’agence ouvre ses portes tous les jours de la semaine, sauf les dimanches et lundis. Ces jours-là, le couple se repose ou s’octroie un petit week-end en amoureux dans leur maison sur les rivages de l’Atlantique, à deux heures de route d’ici.